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Full text of "Une lettre fameuse : Rabelais à Erasme"

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Heulhard 

Une  lettre  fameuse 


U  d  7  of  Ollaua 


UNE 


LETTRE    FAMEUSE 


RABELAIS  A  ERASME 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/unelettrefameuseOOheul 


ARTHUR     HEULHARD 


UNE 


LETTRE    FAMEUSE 


RABELAIS   A    ERASME 


PARIS 

LIBRAIRIE    DE    L'ART 

41,  rue  de  la  Victoire 

1902 


DU     MEME     AUTEUR 

Ftude  sur  une  Folie  a   Rome,  avec  un  avant-propos  par  Albert  de  Lasalle    et  portrait  de 
F.  Ricci  à  l'eau-forte.  (Bachelin-Defiorenne,  1870,  in- 12.1 

La  Fourchette  harmonique,    histoire  de   cette  société   musicale,  littéraire  et  gastronomique. 
iLemerre,  18-2,  in-12.1 

La  Foire  Saint-Laurent,  son  histoire  et  ses  spectacles,  avec  plans  et  estampes. (Lemerre,  187S, 

in-80.) 
Jean  Monnet,    vie    et    aventures   d'un    entrepreneur   de   spectacles   au   xvnic   siècle,  avec    deux 

estampes.  (Lemerre,  18^4,  in-8".| 
Rabelais  et  son  maître.  (Lemerre,  1884,  in-8°.) 

Pierre  Corneille,  ses  dernières  années,  sa  mort,  ses  descendants.  (Librairie  de  l'Art,  1884,  in-!2.) 
Scènes  de  la  vie  fantaisiste.  (Charpentier,  1884,  in-12.) 
Rabelais  chirurgien,  avec  quatre  ligures.  (Lemerre,  i885,  in-12.1 
Bravos  et  sifflets,  aggravés  d'une  préface.  iDupret,  [886,  111-12. 1 
Rabelais  légiste,  avec  deux  fac-similés.  iDupret,  1887,  in- 18.) 
Entre  deux  stations,  avec  dessins  de  Robida.  (Librairie  illustrée,  1SS7,  in-12.1 
François  Rabelais,  ses  voyages  en  Italie,  son  exil  à  Metz,  avec  portrait  à  l'eau-forte,  autographes, 

nombreuses  gravures.  (Librairie  de  l'Art,  1891,  grand  in-8".) 
La  Ville  de  l'Or,  projet  et  plan  d'une  Exposition  financière  internationale.   lOllendorf,    1896, 

in-12.) 

VlLLEGAGNON,     ROI     d'AmÉRIQUE    (  1 5  I O- 1 5 72 1 .     Un     HOMME     DE     MER    AU     XVIe     SIÈCLE,      I      vol.     in-40. 

il.eroux,  1897.) 


La  Chronique  Musicale,  Revue  de  l'art  ancien  et  moderne,  1S73-1876,   1  1  volumes  grand  in-S 

avec  gravures  et  musique. 
Le  Moniteur  du  Bibliophile,  Gazette  littéraire  et  anecdotique  (en  collaboration  avec  Jules 

Noriac),  1878-1880,  11  vol.  grand  in-8°,  parmi  lesquels  : 
L'Anglais  mangeur  d'opium,  traduit  de  l'anglais  et  augmenté  par  Alfred  de  Musset. 
Le  Journal  de  Colletkt,  premier  «  Petit  Journal  »  parisien. 


roiR  paraître  en    iyoi   : 

RABELAIS    ET    LA    RENAISSANCE 

3  vol.  grand  in-80,  avec  de  nombreuses  gravures. 


UNE    LETTRE    FAMEUSE 
RABELAIS  A  ÉRASME 


i 

Les  philologues  ont  disputé  longtemps  sur  le  point  de  savoir  à  qui  s'adresse  une  lettre 
de  Rabelais,  datée  de  Lyon,  le  3o  novembre  i  5 32,  et  fameuse  précisément  par  le  débat 
qu'elle  institue  entre  eux.  S'adresse-t-elle  à  Bernard  de  Salignac  ou  à  Érasme  ? 

J'ai  autrefois  tenu  pour  Salignac,  avec  quelques-uns,  et  j'ai  donné  mes  raisons  dans 
une  petite  étude  critique  intitulée:  Rabelais  et  son  maître  '.  Ces  raisons  n'étaient  pas 
péremptoires,  il  s'en  fallait  de  beaucoup.  Je  les  ai  données  avec  toutes  sortes  de  précau- 
tions, ayant  surtout  pour  but  de  réveiller  le  zèle  des  érudits  et  de  m'attirer  des  communi- 
cations que  je  pusse  utiliser  dans  mes  travaux  sur  Rabelais  :  «  Cette  glose  à  l'allemande, 
disais-je  alors,  ne  saurait  trouver  place  dans  un  livre  qui,  en  dépit  de  tous  les  matériaux 
accumulés,  sera  traité  sans  pédantisme  et  dans  le  style  de  la  narration.  L'appel  que 
j'adresse  aux  savants  sera-t-il  entendu  ?  J'en  ai  le  ferme  espoir.  Pour  l'honneur  et  le  profit 
des  lettres,  ils  m'aideront  à  fixer  les  traits  de  l'homme  de  génie  qu'on  a  ignominieusement 
barbouillé  de  la  lie  des  tonneaux,  à  restituer  enfin  son  véritable  rôle  au  philosophe 
honnête  et  joyeux,  que  les  méchants  et  les  sots  ont  —  par  rancune  —  essayé  d'identifier 
avec  Panurge.  » 

Seul,  un  professeur  à  l'Université  de  Zurich,  M.  Théodore  Ziesing,  qui  a  la  plus  pro- 
fonde admiration  pour  Rabelais  et  qui  travaille  à  la  faire  partager  autour  de  lui,  voulut 
bien  prendre  la  peine  de  répondre  à  mon  appel.  M.  Ziesing  prépare  lui  aussi,  un  livre  sur /a 
Vie  et  F  Œuvre  de  François  Rabelais,  en  plusieursvolumes,  dont  le  premier  devait  paraître 
vers  la  fin  de  1887.  C'est  du  moins  ce  qu'il  espérait  cette  année-là,  mais  je  crains  bien 
que,  se  trouvant  comme  moi-même,  aux  prises  avec  sa  conscience,  il  ne  recule  devant  la 
publication  d'un  ouvrage  dont  il  redoute  l'imperfection,  car  nous  voici  en  1902,  seize 
ans  se  sont  écoulés,  et  le  livre  annoncé  n'a  pas  paru.  Toutefois,  il  en  a,  dès  1887,  extrait 
un  chapitre  qu'il  a  donné  sous  ce  titre  :  Érasme  ou  Salignac  ?  et  dans  lequel  il  cherche  à 
élucider  la  question  posée  par  moi  trois  ans  auparavant2. 

M.  Ziesing  y  était  d'autant  mieux  préparé  que,  pour  le  cours  qu'il  fit  en  langue 
française  à  l'Université  de  Zurich,  en  i883  et  1884,  sur  «  Rabelais  et  la  Renaissance  en 
France  »,  il  avait  réuni  des  matériaux  importants,  un  entre  autres  que  je  ne  connaissais 
que  par  ouï-dire:  l'original  même  de  la  fameuse  lettre  en  question.  C'est  l'étude  de 
ce  document  qui  lui  a  permis  d'affirmer  que  Rabelais  écrivait  non  à  Salignac  mais  à 
Erasme. 

1.  Paris,  Lemerrc,  1884,  ir>-8°  de  32  pages. 

2.  Erasme  ou  Salignac':  Etude  sur  la  lettre  de  François  Rabelais  avec  un  fac-similé  de  l'original  de 
la  bibliothèque  de  Zurich,  par  Théodore  Ziesing,  agrégé  de  l'Université  de  Zurich  fParis,  Félix  Alcan, 
1887,  in-8"). 


6  UNE    LETTRE    FAMEUSE 

Ainsi  avait  pensé  M.  Fleury  dans  son  ouvrage  sur  Rabelais.  De  même,  M.  Herminjart 
en  sa  Correspondance  des  Réformateurs  dans  les  pays  de  langue  française.  Toutefois  la 
preuve  manquait,  et  les  apparences  étaient  contre  eux. 

M.  Ziesing  nous  a  démontré  une  fois  de  plus  que  le  vraisemblable  pouvait  n'être  pas 
vrai  : 

«  La  lettre  de  Rabelais,  datée  de  Lyon,  le  3o  novembre  1 532,  ne  contient  pas  le  nom 
du  destinataire,  dit-il.  On  a  toujours  prétendu  qu'elle  s'adressait  à  Bernard  Salignac, 
sans  savoir  qui  pouvait  être  ce  Salignac.  —  Eh  !  bien,  elle  s'adresse  à  Érasme. . .  La  preuve 
est  si  facile,  que  l'on  ne  conçoit  pas  comment  des  éditeurs,  des  commentateurs  de  Rabe- 
lais, crudits  et  analyseurs  de  premier  ordre,  aient  pu  se  tromper  et  l'attribuer  à  un  certain 
Salignac  que  pas  un  d'eux  ne  connaît.  » 

Malgré  la  netteté  de  cette  affirmation  et  de  l'argumentation  qui  la  suit,  j'ai  d'abord  été 
plus  ébranlé  que  convaincu.  M.  Ziesing  ne  nous  administrait  qu'une  partie  de  la  preuve  ; 
mais  j'ai  retrouvé  l'autre,  et  il  n'y  a  plus  l'ombre  d'un  doute,  Rabelais  s'adresse  bien  à 
Erasme  dans  la  lettre  que  voici,  latine  et  grecque,  comme  était  l'usage  entre  gens  qui  se 
piquaient  de  savoir  les  deux  langues  L 


«   A  Erasmf, 
«  Salut  empressé,  au  nom  de  Jésus-Christ  sauveur. 

«  Georges  d'Armagnac,  très  illustre  évêque  de  Rhodez,  m'envova  dernièrement  l'His- 
toire juive  de  Flavius  Josèphe  sur  la  prise  de  Jérusalem  et  me  pria,  au  nom  de  notre 
vieille  amitié,  de  vous  la  faire  remettre  à  la  première  occasion,  s'il  advenait  que  je  rencon- 
trasse un  homme  de  confiance  qui  allât  où  vous  êtes.  J'ai  donc  saisi  avec  empressement 
cette  occasion,  qui  me  permet,  en  outre,  mon  excellent  père,  de  vous  témoigner  par  quel- 
que bon  office  avec  quels  sentiments  de  piété  filiale  je  vous  honore.  Mon  père,  ai-je  dit! 
plus  encore!  je  dirais  :  ma  mère,  si  votre  indulgence  me  le  permettait.  Car  ce  que  nous 

i .  Erasmo  S.  P.  a  Jesu  Christo  servatore. 

«  Gcorgius  ab  Arminiaco,  Rutenensis  episcopus  clarissimus,  nuper  ad  me  misit  $Xao'jiou  'Iws^çoy 
iTTOf/ïsv  'IouSaixr,v  Ttep'i  il.MKu;  rogavitque,  pro  veteri  nostra  amicitia,  ut  si  quando  hominem  otÇiiictircov 
nactus  essem  qui  isluc  proficiscerctur,  eam  tibi  prima  quaque  occasione  reddendam  curarem.  Lubens 
itaque  ansam  hanc  arripui  et  occasionem  tibi,  pater  mi  humanissime,  grato  aliquo  officio  indicandi,  quo 
te  animo,  qua  te  pietate  colerem.  Patrem  te  dixi,  matrem  etiam  dicercm,  si  per  indulgentiam  mihi  id 
tuam  liceret.  Quod  enim  utero  gerentibus  usui  venire  quotidic  experimur,  ut  quos  numquam  viderunt 
fœtus  alant,  ab  aerisque  ambientis  incommodis  tueantur,  aùxo  toOto  ffuy'  ëjtaOeç,  qui  me  tibi  de  facie 
ignotum,  nomine  etiam  ignobilem  sic  educasti,  sic  castissimis  divime  tua-  doctrinal uberibus  usque  aluisti, 
ut  quidquid  sum  et  valeo,  tibi  id  uni  acceptum  ni  teram,  hominum  omnium  qui  sunt,  aut  aliis  erunt  in 
annis,  ingratissimus  sim.  Salve  itaque  etiam  atque  etiam,  pater  amantissime,  pater  decusque  patriae,  litte- 
rarum  adsertnr  àXeSjîxaxo;,  veritatis  propugnator  invictissime. 

Nuper  rescivi  ex  Hilario  Bcrthulpho,  quo  hic  utpr  familiarissime,  te  nescio  quid  moliri  adversus 
calumnias  Hier.  Aleandri,  quem  suspicaris  sub  persona  factitii  cujusdam  Scaligeri  adversum  te  scrip- 
siss?  Non  patiar  te  diutius  animi  pendere,  atque  hac  tua  suspicione  falli.  Nam  Scaliger  ipse  Yeroncnsis 
est  ex  illa  Scaiigerorum  exsulum  familia,  exsul  et  ipse.  Nunc  veru  medicum  agit  apud  Agennates  \'ir 
milli  bene  notus  où  |iù  ibv  Ai'  z-'jZoy.i\i.i'!<)ù;,  ï;n  to:vuv  StâëoXo;  exeîvo;,  w;  ffUveX&vTi  cpivïi,  Ta  |ièv  tcrepixà  oùx 
àvîîTi'jT7rl!J.ii>v.  r'âXXa  '/-.  jtdévTifi  zivTw;  ï6eo;,  m;  oùx  xXXoc  thotcot'  oùSci;.  Ejus  librum  nondum  viiere  contigit 
nec  liuc  tôt  jam  mensibus,  dclatum  est  exemplar  ullum;  atque  adeo  suppressum  pulo  ab  iis  qui  Lutctix' 
bene  tibi  volunt.  Vale  7.-/1  eOtu^wv  BiaTÉ).et. 
ci  Lugduni,  pridie  calen.  decembr.   1 5 ? 2 . 

0  Tuus  quatenus  suus. 

«  F.   Raiiel.esl'S,  médiats.  » 

M.  Paul  Lacroix  lit  ici  Rabelœsius  et  ajoute  cette  note  :  «  Il  est  remarquable  que  Rabelais  traduit  son 
nom  en  latin,  de  diverses  façons,  selon  l'étymologie  qu'il  lui  suppose:  Rabeltvsus,  Rabelœsius,  Rablaesius, 
Rablcsus,  etc.»  Nous  avons  remarqué,  au  contraire,  que  Rabelais  orthographie  toujours  de  la  même  façon 
son  nom  latinise  :  RabeUvsus. 


RABELAIS    A    ÉRASME  7 

voyons  arriver  chaque  jour  aux  femmes  qui  nourrissent  le  fruit  de  leurs  entrailles  sans 
l'avoir  jamais  vu,  et  le  protègent  contre  les  intempéries  de  l'air,  tout  cela  vous  l'avez 

Iccraiil  fiO   nrmin'ace    K^uhncju  ebijtObUJ    Clanh.  nuicr-  ad  me  n^fvh  Q  KS*tffV 

■       '    '  C  '  \         '        (^     ■      /  "  -       c  >  ■        ' ,  I      ,      . 

laicnrsrV    <T<Wc\o  i>iàcux.uo    -vripi  axpcr'cue  \rogavihL  p™  x/enij 
nofrm  atmcif-la,  ut  ji  auando  homirrcm    etPio-^-i'^Q)  naffa-i  eûem.ejui   iMi-nc 
trWi'cipnrfw-,  eut*  hoj  ufbnmei  autour  occajume  rrjjsnjam  curarm  ■  ^ulev  tfaa 
ujm  h*ru  arrifuj    gj>  occtjiorycm  hb,  \>akr  rm  hu^amjr-  fnt+o  «.haut  cÂcu>  \nJb-^ 
^.yo  homme,  juapt  ftft-a*t  cAefPm  ■  T^otn-m  h>  dizi     ^ahrm  e+ia„  àcerrv 
fi  j-o-  mldftnfiatn  ™fn  iJ  -tua»  Ucmi-  Q_mJ  .„  .  uhn  gere^lui  ufu  -veir^ 
yÙHJte  commun  +]w  Wjuan  -v'tdtrunh,  jjUu  Ja^  J  ^nL  ^^ 


oujto   -ry-ro    cru; 


ètrU  U4^  filuifi] ,  *  JHiJjA  fim  tf^dco  .  \%)  }J  ^  acctbtum  ^  frmn, , 
Utrmm  onuiwn  juijun^avfakjf  frw*f  i„  amlu  \ng%fr[t>mu.f  fim     fdvc  ihieiur 
éimah^eHa»  ^«hramu^Jj.  f«h>r-  Itc'ui+bahiéF .  (ihnnm  «j]?rh>^  ^\t|/- 
l^^e    ■verlhlht  ^tfufrutb*-   invichjf.        J^crrrjav,    ex   MiLnolt>crhd- 
bhe  ,  otu.o  nie  ufior  ■pMmliartJJi'nf .  if  m>Jcu>  am4  malin  ùverlum  calumutaf  f-f/cr: 
filtufiJri  .  4utMjuJf>icary  JuÀ  berjoM  fac+ihf  'cu.jujetam  jealureq  aluerjum  rp  JcniJiJL. 

îttlùrtr  i/bfe  TJersrrtnf'u  eh,ex  >^  Je  auge  n*™»)  exJanja^ltA^xuié-^Jç^- 
Oïunt  -vtrv  nveltadn  a.£^-ai>uJ  AjTcnafos ,  -oirrmhj  orne  noiu/  .  y  f-is*.  top 

"snvrrcoi  a^)'î(§y~~î  us  V*.  MAt^T*  ~~crcj-7ro!  %J  qs  ■  £ju4  UÙnm  noxJui» 
v\lm  <enfag,i-  mc  Kuc  tvf-  \a*n  rrycnfioui  wlthm  efî-vzLçM&r  uMun ,  ahup  *Are 
;*ftrrlJiHi>b>tfo  a\>  uf  a  ni   ^Urlif  vp»p  ht/  -vclu>rrf—-1J}ale    J(c?j    <kx>-ruyajp 
'tiLrrÙ ■  *S*gdut>t  \nî*e  L'ai-  Decenbv-      if}2.- 

J~~li4tf  auahfun  JmU. 


âtCdlf  ■ 


éprouvé  aussi,  vous  qui,  ne  connaissant  ni  mon  visage  ni  même  mon  nom,  m'avez  élevé 
et  abreuvé  aux  chastes  mamelles  de  votre  divine  science.  Oui,  tout  ce  que  je  suis,  tout  ce 
que  je  vaux,  c'est  de  vous  seul  que  je  le  tiens,  et,  si  je  ne  le  crie  bien  haut,  que  je  sois  le 


8  UNE    LETTRE    FAMEUSE 

plus  ingrat  des  hommes  présents  ou  futurs.  Salut,  salut  encore,  père  chéri,  père  et  hon- 
neur de  la  patrie,  génie  tutélaire  des  lettres,  invincible  champion  de  la  vérité. 

«  J'ai  appris  dernièrement  par  Hilaire  Bertolph,  avec  qui  j'ai  ici  des  relations  fami- 
lières, que  vous  prépariez  je  ne  sais  quelle  réponse  aux  calomnies  de  Jérôme  Aléandre 
que  vous  soupçonnez  d'avoir  écrit  contre  vous  sous  le  faux  nom  d'un  certain  Scaliger.  Je 
ne  veux  pas  que  vous  sovez  plus  longtemps  en  peine  et  que  vos  soupçons  vous  trompent, 
car  Scaliger  existe.  C'est  un  Véronais  de  la  famille  des  Scaliger  exilés,  exilé  lui-même.  Il 
exerce  à  présent  la  médecine  à  Agen.  Cet  homme  m'est  bien  connu:  loin  d'être  estimé,  il 
n'est,  à  tout  prendre,  que  le  calomniateur  en  question  ;  en  médecine,  il  peut  avoir  quelque 
compétence,  mais  en  fait,  il  n'est  qu'un  athée  insigne  autant  qu'on  l'a  jamais  été.  Il  ne 
m'a  pas  encore  été  donné  de  voir  son  livre,  et,  depuis  tant  de  mois  déjà,  aucun  exemplaire 
n'en  est  parvenu  jusqu'ici;  en  sorte  que  je  suppose  qu'il  aura  été  supprimé  par  ceux  qui 
s'intéressent  à  vous  à  Paris. 

«  Adieu,  et  soyez  heureux. 

«  Lyon,  3o  novembre  i532. 

«  A  vous  autant  qu'on  puisse  se  donner. 
u  François  Rabelais,  médecin. 

Comment  n'être  pas  frappé  du  ton  d'enthousiasme  qui  règne  dans  cette  lettre?  Rabelais 
avait  de  la  reconnaissance,  et,  à  travers  les  éclaircies  de  son  oeuvre  touffue,  il  en  a  donné 
plus  d'un  témoignage  à  ceux  qui  le  protégèrent,  au  cardinal  du  Bellay,  au  juriste  Tira- 
queau,  à  d'Estissac,  évéque  de  Maillezais,  à  Odet,  cardinal  de  Chàtillon,  à  d'autres  encore, 
qu'ils  fussent  d'épée  ou  de  robe;  mais  à  personne  avec  cette  éloquence  presque  romaine, 
avec  cette  solennité  presque  religieuse.  Ailleurs,  c'est  l'accent  d'une  gratitude  où  il  entre 
de  la  courtoisie;  ici  c'est  véritablement  l'expression  émue  de  la  piété  filiale. 


II 

Cette  lettre  tant  controversée  a  été  publiée  pour  la  première  fois  en  1702  par  Jean 
Brant,  à  Amsterdam,  dans  le  recueil  intitulé  :  Clarorum  virorum  Epistolœ centum  ineditœ, 
ex  museo  Johannis  Brant.  Et  ce  diable  de  Brant  —  Dieu  me  pardonne  de  parler  ainsi  d'un 
théologien  —  a  trompé  plusieurs  générations  de  savants,  en  la  donnant  comme  adressée 
formellement  à  Bernard  Salignac.  Cette  suscription  arbitraire  est  la  cause  de  l'erreur  où 
sont  tombés  tour  à  tour  des  hommes  comme  le  Père  Nicéron,  La  Monnoye.  Johanneau, 
Paul  Lacroix,  Quicherat,  Régis,  dans  son  édition  allemande  de  Rabelais,  Raihery  et 
Burgaud  des  Marets,  Jannet,  Marty-Laveaux,  Louis  Moland,  tous  enfin,  sauf  M.  Fleury, 
que  son  intuition  a  parfaitement  servi  dans  la  circonstance.  Les  plus  forts  d'entre  eux 
sont  précisément  ceux  qui  se  sont  le  plus  égarés,  parce  que  ce  sont  eux  qui  pouvaient  aller 
le  plus  loin. 

Le  point  de  départ  était  faux,  nous  avons  tous  terriblement  battu  la  campagne. 

Tout  d'abord  on  chercha  qui  pouvait  bien  être  ce  Salignac  et  on  ne  trouva  pas.  La 
plupart,  faute  d'avoir  collationné  la  lettre  sur  le  texte  de  Brant,  qui  porte  en  entier  le  pré- 
nom du  destinataire  supposé,  voulaient  qu'elle  fût  adressée  à  Barthélémy  de  Salignac. 
gentilhomme  berruver.  C'était  l'opinion  de  M.  Paul  Lacroix.  Barthélémy  de  Salignac, 
protonotaire  du  Saint-Siège  apostolique  et  professeur  en  chacun  droit,  est  l'auteur  d'un 
Voyage  en  Terre-Sainte  dont  la  première  édition  est  de  Lyon,  1 525,  chez  Gilbert  de 
Villiers.  A  la  rigueur,  cela  pouvait  aller. 

Bien  avant  Paul  Lacroix,  les  éditeurs  et  annotateurs  de  la  Bibliothèque  Française  de 
Lacroix  Du  Maine  et  du  Verdier  avaient  hésité  entre  Bertrand  de  Salignac,  gentilhomme 
périgourdirr,  dont  les  voyages  diplomatiques  sont  suffisamment  connus,  ainsi  que  ses 
divers  écrits  (notamment  le  Discours  du  siège  de  Met{  en  i552  ,  et    Bernard  de  Salignac, 


I 


RABELAIS    A    ÉRASME  g 

qui  a  écrit  des  traités  de  mathématiques  et  de  grammaire.  Mais,  Bertrand  étant  mort  à 
Bordeaux  en  i5qq,  ei.  Bernard  ayant  surtout  vécu  dans  la  seconde  moitié  du  xvie  siècle, 
il  y  avait  peu  de  chances  pour  qu'il  s'agit  de  l'un  ou  de  l'autre.  Car  il  fallait  chercher  uni- 
quement parmi  les  Salignac  qui  pouvaient  avoir  mérité  cette  reconnaissance  d'élève  à 
maître,  dont  la  lettre  de  Rabelais  nous  rend  témoignage,  et  il  fallait  nécessairement  que 
le  maître  fut  plus  âgé  que  l'élève.  Cela  ne  s'accordait  pas  avec  ce  qu'on  savait  de  Bertrand 
et  de  Bernard. 

Il  plaisait  à  quelques-uns  de  penser  que  Rabelais,  au  moment  d'entrer  dans  la  carrière 
où  il  allait  briller,  s'était  tourné  vers  le  vieux  précepteur  de  ses  jeunes  années,  et  qu'ému 
de  tant  de  modestie  jointe  à  tant  de  mérites,  il  avait  voulu  s'incliner  humblement  devant 
cette  gloire  pédagogique  ignorée  du  vulgaire.  C'est  dans  ce  sentiment  que  M.  Rathery 
avait  travaillé  à  dégager  l'identité  de  Bernard.  M.  Quicherat,  qui  dirigea  l'École  des 
Chartes  et  qui  certes  avait  qualité  pour  cela,  s'est  prononcé  à  son  tour.  C'est,  pensait- 
on,  quelque  moine  très  obscur  et  pourtant  très  savant  (il  y  en  eut  des  exemples)  qui  aura 
fait  la  première  éducation  de  Rabelais.  Et  alors  M.  Quicherat  appelait  à  la  rescousse  le 
poète  latin  Voulté  ',  lequel  nomme  dans  ses  vers  un  Salignac  qui  répond  bien  à  cette 
idée  : 


A  Joachim  Pkrion  - 

«  Erasme  veut-il  prouver  qu'un  homme  est  insensé,  imbécile,  impudent,  inepte,  que 
dis-je  ?  obscur  et  ténébreux,  il  le  dit  moine;  bien!  Mais  il  en  est  trois  ou  quatre  en  ce 
monde  qui  font  mentir  ouvertement  Érasme,  et  dont  les  noms  sont  plus  brillants  que  la 
lumière.  Connais-tu  Courtois  et  Dampierre  ?  Connais-tu  Denis  et,  sans  te  compter, 
Pylade  et  Salignac?  Ceux-là  sont  des  moines,  hommes  pieux,  savants  et  déjà  célèbres  de 
tous  côtés,  qui  prouvent  qu'Erasme  (je  ne  veux  rien  ôter  au  mort)  en  a  parlé  à  la  légère  : 
mais  il  n'a  pas  parlé,  je  pense,  en  général.   » 

M.  Quicherat  observait  que  Voulté  avait  été  de  la  société  de  Rabelais.  Il  ajoutait  que 
Salignac  était  un  religieux,  on  ne  pouvait  le  confondre  avec  Barthélémy  et  Bertrand. 
Quant  au  Pylade  dont  le  nom  est  accolé  à  celui  de  Salignac,  ce  pourrait  bien  être  Rabe- 
lais lui-même,  quoique  Rabelais  fût  déjà  relevé  de  ses  vœux  à  l'époque  où  ces  vers  furent 
composés.  Mais  la  qualification  de  Voulté  ne  laissait  pas  de  rester  vraie,  puisque  Rabelais 
s'est  distingué  comme  humaniste,  lorsqu'il  portait  encore  l'habit  de  Saint-François.  Cela 

i.  Hendecasyllabes,  lib.  i,  p.  21. 

2.  Ad  Joach.  Perionium 

Si  qucmquam  voluit  probare  Erasmus 

Insulsum,  stolidum,  impudentem,  ineptum 

Obscurum  insuper,  et  tenebricosum, 

Hune  dixit  Monachum;  bene  ille  certe  !  At 

Très  aut  quattuor  hoc  in  orbe  sunt,  qui 

Mcndacem  faciunt,  probantque  Erasmum, 

Quorum  nomina  clariora  luce. 

Nostin  Cortesiumque  Dampetrumque  ? 

Cognostin  Dionvsium,  tacebo 

Te,  nostin  Pyladem,  Salinacumque  ? 

Ii  sunt  monachi,  pii,  periti, 

Passira  jam  célèbres  viri,  qui  Erasmum  '. 

(Detractum  volo  jam  nihil  sepulto) 

Mendacem  faciunt,  probantque  vanum, 

At  non  in  génère  est,  puto,  loquutus. 
1.  Joachim  Perion,  né  à  Cormery  en  Touraine  en  1499.  Entré  dans  l'ordre  des  Dominicains  en  1527, 
il  se  rendit   ensuite  à  Paris,    où    il  prit    le  grade  de  docteur  en  théologie  en  1542,  et  retourna,  en  1  547, 
dans  son  pays  natal,  où  il  mourut  en  1339,  après  avoir  écrit  de  nombreux  ouvrages  dont  le  plus  connu 
est  un  Discours  contre  Ramus. 


IO 


UNE     LETTRE     FAMEUSE 


résultait  des  lettres  de  Budé,  dans  l'une  desquelles  le  jeune  cordelier  est  désigné  déjà  sous 
le  nom  de  Pylade  '. 

A  son  tour,   M.  Rathery,  influencé  par    l'autorité  d'un  juge  tel    que  M.  Quicherat, 

consentait  a  reconnaître  le  précepteur  de 
Rabelais  dans  le  Salinacusde  Voulté,et,dans 
le  Pylade  anonvme,   Rabelais  lui-même  2. 

Mais  si  MM.  Rathery  et  Quicherat 
avaient  eu  le  loisir  de  pousser  plus  loin 
leurs  investigations  dans  les  poésies  latines 
du  xvie  siècle,  ils  se  seraient  convaincus 
que  «  Pylade  »  n'est  point  employé  au  figuré 
pour  désigner  le  légendaire  ami  d'Oreste, 
et  que  ce  Pvlade  a  existé  en  chair  et  en  os. 
Il  fut  moine  comme  Rabelais,  qu'il  connut 
probablement,  étant  fort  répandu  dans  le 
cercle  savant  où  fréquentait  maître  François. 
On  trouve  dans  les  Odes  et  dans  les  Hymnes3 
de  Salmon  Maigret  des  pièces  sur  Pvlade, 
«  de  Petro  Pylade  monacho  salictano.  » 
Pierre  Pylade  était  chargé  de  l'éducation 
des  religieuses  au  prieuré  de  la  Saussaie, 
dans  les  environs  de  Paris.  Et  ensuite  il 
devint  précepteur  des  enfants  de  Renée  de 
France,  à  Ferrare*. 

Là  encore,  l'ingénieux  échafaudage  des 
érudits  tombait. 

Voilà  pour  Pylade.  Des  autres  person- 
nages cités  par  Voulté,  nous  ne  connaissons 
bien  que  Dampetrus,  Dampierre.  Cortcesius 
est  peut-être  Hilaire  Courtois,  d'Evrcux, 
auteur  de  poésies  latines  imprimées  en  i  535, 
à  Paris,  chez  Simon  de  Colines,  sous  le 
titre  de  Volantillee.  Il  ne  parait  pas  qu'il  fût 
entré  dans  les  ordres  lors  de  cette  publica- 
tion, dans  laquelle  on  trouve  des  pièces 
dédiées  à  Guillaume  Courtois,  médecin 
d'Orléans,  Martinus  Lateranus,  docteur  en 
théologie,  son  grand  ami,  à  Jean  Morel, 
médecin,  à  Rabenidus,  imprimeur,  à  Guil- 
laume Lateranus,   orateur  éloquent,  à  Leodegardus  Courtois,  médecin,  son  parrain.  Les 

i.  Quelques  traits  à  ajouter  à  la  vie  de  Rabelais,  article  de  ^Correspondance  littéraire,  tome  III  page  414. 

2.  Notice  biographique  en  tête  des  Œuvres  de  Rabelais.  Did.it,   1S72. 

3.  «    Virgines  sanctè  Domino  dicatas  erudit,  dit  Maigret,  Hymnes. 

4.  Lettres  à  Dampierre,  de  Fer  rare,  six  ides  de  novembre  [  5  4.5.  Bibliothèque  de  Perne,  vol.  E.45o,ép.  80. 
Une    lettre   de   Calvin,    de   Paris.    27    juin    i53i,    nous  permet    de    croire    que    Pylade  était  m  le. mais. 

Calvin  écrit  à  François  Daniel,  à  Orléans,  pour  lui  rendre  compte  de  la  mission  qu'il  a  reçue  de  lui  et 
de  sa  famille  si  hospitalière  aux  gens  de  lettres.  Il  s'est  rendu  au  couvent  qu'habite  la  sœur  de  Daniel, 
et  là  il  a  appris  qu'elle  avait  obtenu  des  religieuses  l'autorisation  de  prononcer  ses  voeux  :  «  Sui  tes 
entreiaites,  l'abbesse  est  an  1     1    mme  je  la  pressais  d'arrêter  un  jour,  elle  m'a  permis  de  le  choisir, 

à  une  condition  toutefois,  c'est  que  Pylade  se;  an  préseill  p/OUS  aurez  celui-ci  a  Orléans  d'ici  huit  joui  s  . 
Ainsi,  dans  l'impossibilité  de  passer  outre,  nous    nous  en  sommes  rapportés  à  la  déci-ion  de  Pylade.» 

•■  Inter  liœc  colloquia  abatissa  locum  milii  dédit  sui  conveniendi.  Cum  urgerem  nt  diem  preescriberet, 
vermisit  mihi  détection,  verùm  adjecta  conditione  ut  Pylades  adtsset,  quem  habebitis  Aurélia'  intra  octo 
dies.  Ita,  cum  certius  transigi  non  posset,  detulimus  arbitrium  Pylaii.  (Herminjart,  livre  déjà  cité.) 


ERASME. 

D'après  l'estampe   d'Holbein. 


RABELAIS    A    ERASME  u 

Lateranus   (Delattre  ?),  avec  qui   Courtois  était    si    lié,   comptent  aussi    parmi    les    amis 
de  Rabelais. 

Dyonisius,  Denis,  nous  est  inconnu. 

Vaines  recherches  !   La  suscription  donnée  par  Brant  était  fausse. 

III 

Mais  d'abord  examinons  l'autographe  de  Rabelais,  d'après  le  manuscrit  conservé  à  la 
Bibliothèque  de  Zurich.  Ce  manuscrit  est-il  bien  autographe?  Je  suis  disposé  à  le  croire. 
C'est  un  simple  feuillet  :  pas  de  nom  de  destinataire,  rien  d'écrit  au  verso.  L'adresse  se 
trouvait  donc  au  dos  d'un  second  feuillet  qui  a  disparu  depuis  longtemps,  il  n'existait 
déjà  plus  lorsque  le  savant  Hottinger  possédait  la  lettre,  vers  le  milieu  du  xvne  siècle.  Le 
feuillet  qui  subsiste  est  plié  en  trois,  dans  la  forme  qu'il  avait  lorsque  la  lettre  fut  envoyée. 

Les  lettres  autographes  de  Rabelais,  qui  cependant  ont  dû  être  nombreuses,  sont 
aujourd'hui  rarissimes.  Il  y  en  avait  deux  dans  la  collection  Benjamin  Fillon.  L'une  d'elles 
était  adressée  à  Budé,  avec  le  nom  du  destinataire  au  dos  :  Domino  Guliehno  Budœo,  et 
celui  de  l'envoyeur  :  Rabelœsus,  précaution  renouvelée  en  tète  delà  première  page.  Elle 
portait  des  traces  de  cachet.  Rien  de  pareil  dans  la  lettre  conservée  à  Zurich  qui,  par  la 
faute  du  temps,  ne  nomme  plus  celui  à  qui  Rabelais  l'adressait.  L'écriture  offre  des  res- 
semblances, mais  aussi  des  différences  sensibles  avec  celle  de  la  lettre  de  Budé  qui  date 
de  l'époque  où  Rabelais  était  moine  à  Fontenay,  et  qui  est  encore  sous  l'influence  de  la 
gothique.  Rabelais  modifie  sa  main  au  fur  et  à  mesure  qu'il  avance,  je  ne  dirai  pas  en 
âge,  mais  en  étude.  Elle  est  plus  menue,  mais  plus  simple  dans  ce  cas-ci,  et  se  rapproche 
des  caractères  italiques  employés  en  imprimerie  par  l'ami  Sébastien  Gryphe.  C'est  dire 
qu'elle  est  nette  et  bien  formée,  parfois  lisible  comme  de  la  typographie.  La  signature 
m'étonne  un  peu  dans  l'F  de  Franciscus  qui  ne  ressemble  à  aucun  des  F  de  comparaison 
que  je  connais,  mais  passons. 

D'où  Hottinger  tenait-il  cette  lettre  ?  On  ne  sait. 

Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'il  la  possédait  avant  i65o'.et  qu'à  cette  date  elle  faisait 
partie  de  ses  collections.  Hottinger,  qui  était  Zurichois,  avait  professé  à  Heidelberg,  et  il 
se  préparait  à  aller  à  Leyde  lorsqu'il  mourut  à  Zurich  en  1667.  Il  avait  formé  un  précieux 
recueil  de  lettres  originales  des  xvie  et  xvne  siècles  que  ses  héritiers  donnèrent  à  la  Biblio- 
thèque des  Chanoines  du  Grossmunster.  De  là,  ce  recueil  est  passé  à  la  Stiftsbibliothck, 
bibliothèque  du  Carolinum,  et,  en  i832  ou  i836,  à  la  bibliothèque  de  la  ville  où  il  se 
trouve  actuellement.  Hottinger  ne  semble  pas  s'être  préoccupé  de  savoir  à  qui  s'adresse 
la  lettre  de  Rabelais;  elle  l'a  intéressé  cependant  par  le  sujet,  car  elle  porte  en  tête  une 
annotation  de  sa  main3  :  •<  Sur  l'audace  de  Scaliger  et  son  esprit  profane.  >< 

D'où  vient  donc  que  Brant  a  lu  «  Bernard  Salignac  »  sur  la  lettre,  alors  qu'il  n'y  arien 
de  pareil  ni  d'approchant  dans  l'original? 

C'est  Jean  Le  Clerc  et  Scherpezelius  qui  lui  avaient  communiqué  les  lettres  du  cardi- 
nal Sadolet,  de  Rabelais  et  d'Antoine  Rivet  qu'il  reproduit  dans  son  recueil,  il  nous  le  dit 

1.  M.  Ziesing.  Erasme  ou  Salignac. 

2.  Tome  XI,  p.  5ôo  du  Thésaurus  Hottingerianus.  En  tète  de  la  lettre  de  Rabelais,  on  lit  ces  mots  : 
«  Aléander  personat.  Scaliger.  De  Scaligeri  audacia  et  mente  profano.  »  La  bibliothèque  de  la  ville  de 
Zurich  possède  également  une  copie  de  la  lettre  en  question  :  elle  a  ete  faite  entre  tyio  et  1760)  par 
Simler  pour  sa  collection  de  copies,  connue  sous  le  nom  de  Collectio  Simleriana.  Elle  a  été'  indubita- 
blement prise  sur  l'original  d'Hottingcr,  et  elle  est  de  Simler  lui-même  qui  renvoie  au  tome  XI  du  Thé- 
saurus hottingerianus.  Elle  a  pour  suscription  :  Rabelœsus  ad  NX. 

Ces  deux  NN  ont  été  remplacées  depuis  par  Bernardum  Salignacum,  d'après  la  suscription  que  donne 
Brant  par  qui  la  lettre  a  été  éditée  en  1702.  On  lit,  en  effet,  le  long  du  coté  gauche  de  la  copie,  une 
mention  qui  renvoie  à  Brant  (Amsterdam,  1702  et  1 7 1 5).  I.e  long  du  côté  droit,  on  en  lit  une  autre,  faite 
postérieurement,  et  qui  renvoie  à  Buscher,  lequel,  en  17S4,  dit  la  lettre  adressée  à  Erasme. 


12  UNE     LETTRE     FAMEUSE 

dans  sa  préface.  Jl  demande  au  lecteur  de  les  en  remercier  spécialement;  les  autres  lettres 
étaient  déjà  imprimées,  elles  allaient  paraître,  mais  celles-ci  lui  ont  semblé  de  telle  impor- 
tance qu'il  n'a  pas  hésité  à  les  joindre  à  la  collection.  On  peut  évidemment  se  demander 
s'il  n'y  a  pas  mis  un  peu  de  précipitation,  mais  comme  son  volume  contient  une  table  et 
une  page  d'errata,  il  avait  deux  moyens  de  rectifier  une  erreur. 

Qu'il  tienne  la  lettre  de  Le  Clerc  ou  de  Scherpezelius,  peu  importe.  La  voici  entre  ses 
mains,  il  la  copie,  il  en  relève  la  suscription.  Avec  soin?  Sans  doute.  Ceux  qui  la  lui 
ont  donnée  sont  encore  vivants  :  Le  Clerc  notamment  ne  mourut  que  beaucoup  plus  tard. 
S'il  lui  prend  fantaisie  de  changer  la  suscription  ou  simplement  de  l'altérer,  Le  Clerc  et 
Scherpezelius  sont  là  qui  protesteront  contre  la  supercherie.  On  peut  donc  être  certain  que, 
soit  conscience,  soit  prudence,  il  l'a  transcrite  littéralement.  Au  surplus,  Jean  Brant  est 
un  homme  sérieux,  théologien  et  fils  de  théologien,  savant  et  fils  de  savant,  Hollandais 
avant  tout  :  si  la  lettre  ne  contient  aucune  indication,  on  se  demande  par  quelle  opération 
de  l'esprit  il  aurait  mis  le  nom  de  l'obscur  Salignac  là  où  il  eût  pu  mettre  celui  d'un  com- 
patriote, le  grand  Erasme.  Dans  le  doute  il  eût  mis  :  Incerlo.  Donc  elle  portait  l'adresse 
ou  la  mention  :  Bernardo  Salignaco. 

Si  c'est  de  Le  Clerc  qu'il  la  tient,  et  je  le  crois,  Le  Clerc  est  impardonnable,  car  il  con- 
naissait la  vie  d'Erasme  mieux  que  personne;  dans  le  moment  même  où  il  communiquait 
la  lettre  de  Rabelais  à  Brant,  il  poursuivait  son  édition  complète  des  Œuvres  d'Erasme,  et 
il  venait  de  ranger  toute  la  correspondance  du  grand  homme  dont  le  recueil  troisième 
volume  de  l'édition)  était  en  quelque  sorte  sous  presse.  Alors  comment  expliquer,  qu'édi- 
teur des  lettres  d'Erasme  et  encore  tout  plein  de  son  sujet,  il  ait  pu  donner  celle  de 
Rabelais  comme  adressée  à  Bernard  Salignac,  alors  qu'il  pouvait  se  rappeler  les  incidents 
de  la  guerre  déclarée  par  Scaliger  à  Erasme,  les  soupçons  qui  avaient  excité  celui-ci  contre 
Aléandre,  et  par  conséquent  toutes  les  circonstances  qui  lui  permettaient  de  dire  à  Brant  : 
«  Rabelais  écrit  à  Erasme  ?  » 

Le  culte  d'Érasme  était  héréditaire  dans  la  famille  de  Jean  Le  Clerc,  dont  le  père 
descendait  de  Guillaume  Copus,  médecin  de  François  Ier,  celui-là  même  qui  soigna  et 
guérit  Erasme  lors  de  son  séjour  à  Paris,  au  commencement  du  xvi°  siècle.  Guillaume 
Copus  était  le  bisaïeul  maternel  d'Etienne  Le  Clerc,  père  de  notre  Le  Clerc.  Enfin,  non 
content  de  publier  la  correspondance  d'Érasme  ,  Le  Clerc  en  fit  l'analyse  dans  sa 
Hibliothèqiie  choisie,  et  revit  une  seconde  fois  toutes  les  pièces  de  la  cause.  Le  Clerc 
avait  tous  les  moyens  de  rectifier  son  erreur,  s'il  eût  jugé  l'avoir  commise.  Il  pouvait 
dire  :  «  Nous  nous  sommes  trompés  en  1702,  Brant  et  moi,  nous  avons  donné  la  lettre 
de  Rabelais  comme  adressée  à  Bernard  Salignac;  en  réalité,  elle  l'est  à  Érasme.  » 

Évidemment,  Brant  n'eut  en  mains  qu'une  copie,  cela  est  certain,  puisque  l'original 
était  à  Zurich  ( .  Mais  sur  cette  copie  il  faut  absolument  qu'il  y  ait  eu  le  nom  de  Bernard 
Salignac.  Entre  tant  de  héros,  on  ne  choisit  pas  Childebrand  sans  cause.  Il  faut, 
je  le  répète,  ou  que  la  copie  ait  porté  quelque  part  le  nom  de  Bernard  Salignac,  ou 
que  Brant  soit  un  imposteur,  et  avec  lui  Le  Clerc  ou  Scherpezelius,  qui  ont  forgé  une 
suscription  là  où  il  n'y  en  avait  pas. 

Notons  que  cette  copie  était  assez  ancienne  pour  que  nos  gens,  dans  leur  ignorance  de 
l'écriture  de  Rabelais  —  ignorance  explicable  et  excusable  par  l'insigne  rareté  des  spéci- 
mens —  aient  pu  la  prendre  pour  l'original  lui-même.  Si  elle  eût  été  faite  sur  l'autographe 
que  possédait  Hoitingcr,  elle  n'aurait  pas  eu  de  suscription  du  tout,  puisqu'il  n'y  en  avait 

1 .  11  11c  saurait  y  avoir  deux  originaux,  ci  nous  devons  admettre  que  la  lettre  présentée  par  Burscher, 
en  1784,  comme  étant  l'autographe,  est  une  autre  copie.  Burscher  croyait  fermement  posséder  l'original. 
11  ne  parait  pas  avoir  soupçonné  que  la  lettre  se  trouvait,  manuscrite,  dans  les  collections  d'Hotlinger 
depuis  prés  dj  cent  cinquante  ans,  et  imprimée  dans  le  Recueil  de  Brant  depuis  plus  de  quatre-vingts 
ans.  Il  ne  se  doute  pas  que  chez  Hottinger  elle  ne  portait  pas  de  suscription,  et  que  chez  Brant  elle  est 
adressée  à  Bernard  Salignac.  En  tout  cas,  il  voit  juste,  quand  il  dit  le  premier  :  «  La  lettre  s'adresse  à 
ICrasme.  » 


RABELAIS    A    ERASME  i3 

pas,  le  feuillet  qui  la  contenait  ayant  disparu.  Elle  a  été  faite  avant  que  l'original  ne  vint 
aux  mains  d'Hottinger,  et  peut-être  restait-il  encore,  à  ce  moment,  quelque  fragment  du 
second  feuillet  sur  lequel  il  y  avait  le  nom  de  Bernard  Salignac. 

Dans  cette  hypothèse,  Bernard  Salignac  serait  simplement  le  porteur  de  la  lettre,  et 
Brant  l'aurait  pris  pour  le  destinataire.  Rabelais  aurait  mis  quelque  part  :  «  A  Bernardo 
Salignaco  mittenda  »,ou  «  ferenda  »,  ou  «  Bernardo  Salignaco  has  litteras  committo  »,  ou 
toute  autre  mention  destinée  à  présenter  le  porteur  au  destinataire.  Et  alors  la  question 
se  pose,  moins  pressante,  mais  intéressante  encore,  de  savoir  quel  est  ce  Bernard  Salignac 
à  qui  Rabelais  aurait  confié  la  mission  de  porter  à  Erasme  le  manuscrit  de  Flavius 
Josèphe  et  la  lettre  qui  accompagnait  ce  précieux  envoi.  Ce  n'était  pas  une  petite  affaire, 
et  nous  voyons  que  Georges  d'Armagnac,  le  savant  évêque  de  Rhodez,  recommande  bien 
à  Rabelais  de  n'employer  qu'un  homme  absolument  sûr. 

En  dehors  de  la  famille  périgourdine  des  Salignac  dont  était  Bertrand,  à  laquelle  se 
rattachait  Barthélémy  et  d'où  est  issu  notre  grand  Fénelon,  (famille  qui  s'est  illustrée  à  la 
guerre,  dans  les  lettres  et  dans  la  diplomatie)  il  v  avait  d'autres  Salignac  ou  Sallignas, 
originaires  de  la  Bresse,  et  qui  se  distinguèrent  à  l'Université  de  Paris  ' .  C'est  peut-être 
un  de  ceux-là  que  Rabelais  chargea  d'aller  vers  Erasme,  à  Fribourg-en-Brisgau.  L'un 
d'eux,  en  effet,  répondait  au  prénom  de  Bernard  et  fut  régent  du  collège  du  Mans  en  i5_p. 

11  se  peut  très  bien  que  Rabelais  ait  connu  un  membre  de  cette  famille,  car  il  eut  des 
amis  dans  la  Bresse  (où  il  a  peut-être  séjourné),  ne  fût-ce  que  le  commandeur  de  Bourg, 
le  bon  Antoine  de  Saix,  à  qui  il  envoie  un  trait  plein  de  cordialité  dans  Gargantua J. 

i.  Jérôme  de  Salinas,  qui  eau  de  Bourg-en-Bresse,  «  socius  Sorbonicus  >■,  fut  élu  recieur  ie  24.  mars 
1:29.  (Du  Boulay,  histoire  de  l'Université.)  D'Argcntré  nous  apprend  qu'en  i533,  à  la  requête  de  Pierre 
Cornu  et  autres  maîtres,  la  Faculté  de  théologie  s'assembla  pour  prendre  des  mesures  coercitives  contre 
les  docteurs,  bacheliers  et  étudiants  de  ladite  Faculté   suspects   de   propositions  hérétiques,  et  que,  le 

12  ja'  vier  notamment,  '•  plainte  fut  portée  au  nom  du  syndic  contre  deux  bacheliers  :  de  Suptiis,  de 
l'ordre  des  frères  mineurs,  et  de  Sallignas,  du  grand  Monastère,  a  cause  de  leur  doctrine;  sur  quoi  il  fut 
dit  qu'ils  n'argumenteraient  plus  dans  l'école  avant  de  s'être  lavés  de  ce  qu'on  leur  imputait.  Anno  Domini 
1 533,  die  1;  mensis  januarii... 

«  Item  Cuit  facta  querimonia  de  duobus  Baccalaureis  per  Dominum  syndicum,  videlicet,  de  Nuptiis 
Ord.  FF.  min.  et  de  Sallignas  Ord.  Majoris  Monastcrii  propter  doctrinam  eorum  :  et  dictum  fuit  quod 
r.on  argumentabuntur  in  schola,  donec  fuerint  purgati  d;  aliquibus  eis  impositis.  >•  D'Argcntré.  Collectio 
jiidiciorum  de  novis  errovibus,  t.  1,  Index,  p.  - .' 

Et,  en  effet,  le  29  du  même  mois,  maître  Jérôme  Sallignas  (c'est  de  lui  qu'il  s'agit)  comparut  devant 
la  Faculté  réunie  aux  Mathurins,  pour  entendre  la  lecture  des  thèses  des  candidats  à  la  licence.  Beda, 
syndic,  releva  dans  la  thèse  de  Jérôme  Sallignas  diverses  assertions  contre  lesquelles  il  requit,  et  s'opposa 
à  sa  nomination  avant  que  la  Faculté  eût  statué  sur  l'orthodoxie  desdites  assenions.  Sallignas  déclara 
se  soumettre  d'avance  à  l'opinion  de  la  Faculté  là  dessus  et  n'y  sous-entendre  malice  aucune. 

Mais  les  sorbonieoles  ne  se  laissèrent  pas  convaincre,  si  nous  en  croyons  Oswald  Myconius,  qui 
écrit  ceci  à  Bullinger,  de  Bàlc,  le  8  avril  1  334,  d'après  des  nouvelles  de  Paris  :  -c  Deux  évéques,  ceux  de 
«  Paris  et  de  Senlis,  sont  en  mauvaise  odeur  pour  cause  de  luthéranisme.  ..  Salinas,  moine  parlant  trois 
11  langues,  a  été  chassé  de  la  Faculté  de  théologie.  »  Episcopi  duo,  Parisiensis  et  Sanlius  malè  audiunt 
propter  Lutheranismum. . .  Salinas,  Monachus  trilinguis,  extra  synagogam  ejectus  est  theologorum. 
(Herminjast,  ouvrage  cité).  L'évéque  de  Paris  était  Jean  du  Bellay,  celui  de  Senlis,  Guillaume  Petit. 
Quant  à  Salinas,  je  doute  qu'il  s'agisse  d'un  autre  que  maître  Jérôme,  lequel  est  bénédictin.  C'est,  je  crois, 
le  Salinacus  que  Voulté  nomme  dans  les  vers  que  j'ai  cités. 

2.  L'Histoire  de  l'Université,  par  Du  Boulay,  nous  appiend  que  BernarJinus  de  Salinas.  originaire 
de  i;  >urg  cjinne  Jérôme,  tut  élu  recteur  de  l'Université  de  Paris  le  10  octobre  1546.  Il  suppose  que  c'est 
le  même  homme  que  Bernard  Salinas,  régent  du  Collège  du  Mans  en  1  b+b . 

Maintenant,  ce  Bernard  de  Salignas  est-il  le  même  que  Bernard  de  Salignac,  le  grammairien  et  théo- 
logien: Je  le  crois.  Salinas,  Sallignas  ou  Salignac,  c'est  tout  un,  vu  la  manie  des  latinisations.  Sa  vie 
active  s'est  écoulée  hors  de  France;  il  avait  embrassé  le  parti  de  la  Réforme  et  s'itait  assuré  un  refuge 
dans  les  pays  protestants  d'Allemagne  et  de  Suisse.  Il  était  disciple  de  Ramus.  La  Bibliothèque  Nationale 
a  de  lui  :  Mesolabii  expositio  Bern.  Salignaco  authore,  1374,  Genève,  apud  Artusium  Calvinum,  in-S°, 
avec  cette  dédicace  :  ■<  B.  Salignacus  illustrissimo  Fr.  Fuxio  Comiti  Candala:  S.  »  Salignac  lui  dédie  la 
la  solution  de  ce  problème  de  géométrie  comme  à  un  moderne  Euclide  (avril  i'74  ■  Le  même  est  l'auteur 
d'un  Tractatus  arithmetici  partium  et  alligationis,  Francofurti,  apud  Andream  Wechelium,  >?~ï,  in-8", 
dédié  à  Frédéric  duc  de  Bavière,  Nehausii,  1:175.  Salignac  s'y  déclare  ardent  défenseur  du  Christ,  dépo- 
sitaire de  toute  sagesse  et  vérité,  et  félicite  le  prince   de    l'appui  qu'il  prête  à  ceux  qui  sont  exilés  pour  la 


14 


UNE     LETTRE     FAMEUSE 


Si  Bernard  Salignac  ne  fut  pas  le  messager,  une  autre  hypothèse  se  présente,  qui 
offre  de  la  vraisemblance.  La  vie  de  Bernard  Salignac  s'est  écoulée  en  Allemagne;  il  y  est 
mort  vers  la  fin  du  xvic  siècle.  Ne  se  peut-il  que  la  lettre  de  Rabelais  lui  soit  venue 
entre  les  mains  à  la  mon  d'Episcopius  ou  d'Amerbaeh,  à  qui  Erasme  légua  tous  ses 
papiers?   Original  ou  copie,  il .  v  aura  inscrit  son  nom  en  quelque  coin  pour  marquer  sa 


TTVX 


JULES -CES AU     se  A  LU,  Kl!     EN      [558. 


propriété  d'un  signe,  et  c'est  cette  innocente  mention  qui,  mal  interprétée  par  Brant,  est 
devenue  suscription  un  siècle  plus  tard. 

Nous  sommes  tous  ailes  buter  ci  mire  cette  malencontreuse  adresse  qui  semblait  avoir 
tous  les  caractères  de  l'authenticité  et  s'offrait  sous  la  garantie  d'un  homme  dont  le  crédit 
n'était  pas  contesté. 

Mais  alors,  on  peut  donc  eue  trompé  par  un  théologien? 


foi.  Les  abréviateurs  a   continualeui  s  de  Gesner,  Simler  et  Frisius  lui  attribuent,  en  outre,  les  uu\  rages 
suivants  :  Arithmeticco  libri  II.  libri  II,  cum  demonstrationibus,   Francofurti,  upini  Weche- 

lium.  i?8o,    in-j.":  Régula  veri,  Heide!  in-8 ;   Rudimenta   greca   précipite  ex   Pétri    Rami 

grammaticis,  Francofurti,  apud  Wechelium,  t.58o,  in-8°. 


RABELAIS    A    ERASME  i5 


IV 


Quand   on  se  confesse,  il  faut  que  ce  soit  complètement. 

M.  Ziesing  nous  ménage  trop  en  nous  disant  que  Brant  est  le  seul  coupable.  Nous 
avons  tous  notre  part  de  faute.  Si  nous  avions  soumis  la  lettre  à  une  critique  attentive, 
nous  aurions  découvert  que  Bernard  Salignac  n'a  pu  être  le  maître  de  Rabelais. 

En  effet,  Rabelais  avoue  que  ce  prétendu  maure  ne  l'a  jamais  vu  ;  ce  n'est  pas  la  con- 
dition ordinaire  d'un  élève.  Mais  le  problème  d'histoire  nous  a  touchés  plus  que  le 
reste.  Ne  doutant  point  que  Rabelais  s'adressât  à  Salignac,  nous  avons  cherché  le  lien 
qui  les  unissait,  et  nous  avons  trouvé  celui  de  l'éducation,  qui  se  présentait  le  plus  natu- 
rellement à  l'esprit. 

De  cela  Brant  est  innocent:  c'est  nous  qui  nous  sommes  trompés. 
Pour  avoir  voulu  serrer  de  trop  près  le  mot  à  mot,  nous  n'avons  pas  bien  saisi  le  sens 
intime  de  la  phrase  où  Rabelais  compare  aune  femme  enceinte  l'homme  à  qui  il  écrit. 
Ce  serait  une  image  fort  osée  et  qui  friserait  le  ridicule,  si  elle  ne  se  sauvait  par  l'exacti- 
tude. C'est  «  sans  l'avoir  vu,  sans  même  le  connaître  de  nom  »,  que  le  destinataire  l'a 
nourri  et  élevé  spirituellement:  Rabelais  est  le  fruit  d'entrailles  qui  l'ignorent.  Or,  c'est  un 
médecin,  c'est  Rabelais  qui  parle;  nous  aurions  dû  voir  qu'en  empruntant  sa  comparaison 
au  phénomène  de  la  gestation  pendant  laquelle  ni  la  mère  ni  l'enfant  ne  se  connaissent, 
il  traduisait  un  fait  incontestable. 

Or,  quelque  vertu  que  nous  prétassions  à  Salignac,  nous  savions  qu'il  n'était  pas  de 
ces  génies  dont  l'influence  s'exerce  à  travers  l'espace,  sans  le  secours  du  contact.  C'était 
même  une  raison,  plus  forte  que  beaucoup  de  déductions  ou  de  rapprochements,  pour  que 
Rabelais  ne  s'adressât  pas  à  un  homme  inconnu  de  l'histoire.  Celui  à  qui  parle  Rabelais 
l'a  nourri  et  élevé  sans  l'avoir  vu,  «  sans  même  le  connaître  de  nom  »,  ce  ne  pouvait  être 
qu'un  génie  universel. 

Voilà  où  nous  fûmes  vraiment  en  défaut.  Et  cela  doit  engager  M.  Ziesing  à  la  pru- 
dence, lorsqu'il  examinera  les  rapports  de  Rabelais  avec  Érasme;  ils  semblent  bien  n'avoir 
jamais  été  que  spirituels,  au  moins  jusqu'en  i  532. 

Où  se  seraient-ils  vus?  En  1496,  à  Paris,  lorsque  Erasme  fut  au  collège  de  Montaigu, 
ou  lorsqu'il  y  revint  l'année  suivante?  Rabelais  n'était  peut-être  pas  né.  A  Orléans,  à  la 
fin  de  1497  et  de  1499?  A  Paris,  en  i5oo?  Dans  l'Orléanais,  chez  Tutor,  chez  l'abbé  de 
Saint-Bertin,  en  1  5oi  ?  A  Paris  de  nouveau,  en  i5o3  et  i5o4?A  Orléans,  chez  Nicolas 
Bérauld,  en  1  5o6  ?  A  Lyon,  la  même  année,  lorsque  Erasme  alla  en  Italie,  ou  en  1 5  2 1  \  si 
toutefois  il  y  est  revenu  à  cette  date  ?  Pas  davantage. 

A  Besançon,  lorsqu'il  fut  l'hôte  de  Carondelet,  dans  les  beaux  jours  de  1524?  Non 
plus.  Rabelais  était  à  Maillezais. 

A  la  date  où  il  écrit,  novembre  i532,  à  moins  qu'il  n'ait  fait  le  voyage  de  Bàle  ou  de 
Fribourg-en-Brisgau  ^vovage  dont  il  ne  reste  aucune  trace),  Rabelais  n'a  jamais  vu 
Érasme;  il  est  le  fils  spirituel  d'un  père  qui,  de  son  coté,  ne  connaît  son  fils  que  parla 
correspondance  de  Budé,  de  [523,  les  Lettres  médicales  de  Manardi,  le  Testament  de 
Cuspidius  et  les  traités  d'Hippocrateel  de  Galien  parus  chez  Gryphe,  dans  l'été  de  la  même 
année,  en  supposant  que  ces  nouveautés  lui  soient  parvenues.  C'est  à  peine  si  Gargantua 
a  mis  son  nez  à  la  boutique  des  libraires.  Donc,  pas  d'adoption  :  paternité  purement  litté- 
raire, filiation  purement  philosophique;  je  dirai  bientôt  (Fan  prochain,  j'espère)  ce  qu'il  en 
faut  penser. 

Comment  Scaliger  discourut  contre  Érasme  à  propos  de  Cicéron,  et  pourquoi  Erasme 

1.  M.  PcrjcauJ,  Érasmedans  ses  rapports  avec  Lyon.  (Lyon,  1843,  in-S".)  Mais  il  n'en  fournit  aucune 
preuve. 


i6  UNE     LETTRE     FAMEUSE 

soupçonne  Aléandre  d'avoir  écrit  le  discours,  je  ne  le  dirai  pas  cette  fois-ci.  Érasme  tenait 
tellement  à  ce  que  le  pamphlet  fût  d'Aléandre,  que  je  ne  sais  si  Rabelais  lui  fut  agréable 
en  lui  révélant  l'existence  de  Scaliger. 

IV 

Mais  l'occasion  de  le  détromper  s'offrait  si  naturellement  ! 

Erasme  préparait  une  édition  de  Flavius  Josèphe  pour  les  Froben ,  et  il  faisait 
rechercher  partout  les  manuscrits  qui  pouvaient  contribuer  à  l'établir.  Il  avait  appris 
que  Jean  de  Pins,  l'érudit  évêque  de  Rieux,  en  possédait  un,  et  il  lui  avait  écrit  pour 
l'avoir. 

a  ...  Les  Froben  viennent  de  suer  sang  et  eau  pour  restituer  le  texte  de  Flavius  Josèphe, 
historien  célèbre  entre  les  premiers;  mais  nous  l'avons  trouvé  altéré  sans  remède,  à  moins 
d'avoir  recours  à  l'original  grec.  Assurément  Rurin  (l'ancien  traducteur  de  Josèphe  en 
latin)  ne  traduit  jamais  rien  consciencieusement,  mais  beaucoup  d'autres  encore  paraissent 
s'être  fait  à  leur  manière  un  jeu  de  cet  auteur.  Il  en  existe,  à  ce  qu'on  nous  a  dit,  un 
manuscrit  grec  dans  votre  bibliothèque.  Si  vous  consentez  à  nous  le  prêter  pour  peu  de 
mois,  vous  vous  attacherez  non  seulement  notre  reconnaissance,  mais  encore  celle  de  tous 
fes  savants.  Le  livre  vous  reviendra  sain  et  sauf,  et  pour  le  jour  que  vous  aurez  fixé,  sans 
la  moindre  avarie  '..   » 

L'envoyé  d'Erasme  était  chargé  de  lui  apporter  le  manuscrit. 

Flavius  Josèphe  inquiétait  et  rassurait  à  la  fois  par  ses  obscurités.  C'est  un  de  ces 
historiens  qui  disent  beaucoup  de  choses  à  mots  enveloppés,  et  à  qui  on  peut  en  faire  dire 
encore  plus  en  les  pressant.  Il  était  à  la  fois  un  espoir  et  un  effroi.  On  en  avait  donné 
des  traductions  latines  et  françaises,  toutes  suspectes  d'infidélité,  et,  comme  il  était  le  seul 
juif  qui  eût  parlé  de  Jésus-Christ  en  langue  grecque,  on  se  demandait  ce  que  ces  pêcheurs 
de  manuscrits  pourraient  bien  ramener  dans  leurs  filets.  Car  on  se  défiait  surtout  des 
traducteurs  des  premiers  âges,  comme  Rurin  d'Aquilée,  qu'on  soupçonnait  fort  capable 
d'avoir  •<  tripatouillé  »  le  passage  relatif  à  l'homme-Dieu  dans  le  sens  de  l'Église. 

Comment  sut-on  qu'Érasme  avait  demandé  le  Flavius  Josèphe  de  Pévêque  de  Rieux? 
Jean  de  Pins,  malgré  son  âge  et  son  rang,  fut  mandé  devant  le  Parlement  de  Toulouse, 
et  presque  prévenu  d'entretenir  une  correspondance  criminelle  avec  les  novateurs.  Pour 
toute  réponse,  il  rit  voir  aux  conseillers  la  lettre  d'Érasme,  et  il  les  eut  embarrassés 
davantage  en  leur  montrant  le  Flavius  Josèphe  qui  provenait,  paraît-il,  delà  bibliothèque 
de  Philelphe  et  que  son  ancienneté  rendait  indéchiffrable.  Ce  fut  le  prélude  des  pour- 
suites dirigées  contre  Boysson  et  Caturce,  lequel  fut  brûlé  :  on  voulait  frapper  en   haut. 

Cela  ne  refroidit  pas  Georges  d'Armagnac,  évêque  de  Rhodez.  qui,  lui  aussi, possédait 
un  manuscrit  de  Josèphe  et  voulait  le  faire  passer  à  Érasme.  Puisque  l'ami  Rabelais  était 
à  Lyon,  il  s'en  chargerait  bien,  lui  ! 

On  s'étonne  de  ne  pas  trouver  dans  la  correspondance  d'Érasme  un  mot  de  remercie- 
ment pour  Rabelais  ou  tout  au  moins  pour  d'Armagnac  :  en  effet,  le  Josèphe  est  arrivé 
à  bon  port  avec  la  lettre  qui  l'accompagnait.  Érasme  le  remit  au  bon,  gros  et  lourd 
Si^ismond  Gelenius  qui  corrigeait  à  Baie  chez  les  Froben,  et  que  son  poids  seul  eût  suffi 
à  retenir  près  d'eux.  Ce  tonneau,  plein  de  savoir,  avait  pris  (orme  à  Prague,    puis   d'uni- 

i.  Erasmus  Roterodamus  Episcopo  Rivensi  S.  Friburgi  Brisgoae,  i3  décembre  i53i  . ...  n  Sudatum 
est  pridem  a  Frobeniis  iri  restituendo  Josepho  historiographe)  cum  primis  celebri,  sed  comperimus  illum 
insanabiliter  depravatum,  nisi  ipsuin  grsece  loquentem  adhibeamus.  Ruffinus  quidem  nih.il  unquam  vertit 
bonâ  ti.lc,  sed  in  hoc  autore  yidentur  multi  suo  lusisse  arbitrio.  Eum  accepimus  in  tua  bibliotheca 
grascum  esse,  cujus  codieis  si  nobis  ad  paucos  menses  copiam  facere  non  gravaberis,  non  nos  tantum 
sed  universos  ctiam  studiosos  isio  beneficio  tibi  reddideris  obstrictos.  Liber  ad  te  redibit  incolumis, 
atquc  adeo  ill.esus,  ad  quemcunque  dieni  tu  prescripseris. ..  >:  [Epistolarum  libri  XXXI,  liber  XXV, 
.àpistola  '}.  Londres,  [642,  in-fol.  . 


RABELAIS    A    ÉRASME  i7 

versité  en  université,  avait  roulé  jusqu'à  Râle  et  là,  devenu  énorme,  était  resté  au  milieu 
de  l'imprimerie  d'où  il  ne  pouvait  plus  sortir.  C'est  Gelenius  qui  préparait  le  Flavius 
Josèphe  des  Froben.  Dès  qu'Erasme  eut  reçu  le  manuscrit  que  Rabelais  lui  tit  tenir  à  Fri- 
bourg-en-Rrisgau,  il  l'envoya  à  Gelenius  qui  sua  dessus  toute  l'année  1 5 3 1  sans  toutefois 
rien  y  laisser  de  sa  graisse.  L'édition  parut  au  mois  de  janvier  1 33^,  précédée  d'une  épitre 
explicative. 

Voici  le  passage  où  Erasme,  par  la  plume  de  Sigismond  Ghelen,  accuse  réception  du 
manuscrit  à  d'Armagnac  et  conséquemment  à  Rabelais  : 

;<  Nous  en  avons  été  réduits  à  collationner  les  Antiquités  sur  les  anciens  textes  latins 


JEAN  FROBEN,  LE   GRAND  IMPRIMEUR  B A  LOIS. 

faute  de  grecs...  Quant  aux  sept  livres  de  la  Guerre  judaïque,  nous  l'avons  fait  sur  deux 
manuscrits  grecs,  qui  nous  ont  été  prêtés,  Vun  par  Georges  d'Armagnac,  Véminent  évëque 
de  Rliodei,  l'autre  par  le  très  docte  Jean  Crotus;  et  grâce  à  eux  nous  avons  pu  redresser 
tant  de  fautes  qu'il  est  plus  facile  au  lecteur  de  s'en  faire  une  opinion  dans  chaque  page, 
qu'à  moi  de  compter  toutes  les  restitutions  ainsi  obtenues  '.  » 


i.  C'est  à  tort  qu'on  attribue  l'édition  du  Flavius  Josèphe  de  i5?4  à  Erasme  seul  :  il  n'en  a  revu 
qu'une  toute  petite  partie,  le  livre  des  Macchabées.  En  voici  le  titre  :  Flavii  Josephi  Antiquitatum  judaï- 
carum  libri  XX;  De  Bello  judaico  lihri  Vil;  Contra  Apionem  Hhri  11:  De  Impevio  rationis  sive  de  Macha- 
beis  liber  unus  Des.  Erasmo  roterodamo  recognitus.  (Basile»;  in  officina  Frobenianâ,  anno  MDXXXIIII, 
in-fol.)  Le  reste  a  été  collationné  par  Gelenius. 

«  Antiquitatum  interpretationem  ad  vetera  cxemplaria  latina  duntaxat,  ob  Graecorum  inopiam  con- 
tulimus...  Hos  autem  VII  libros  ad  duos  Gill-cos  Codices,  unum  ab  ornatiss.  praesule  Geor^io  Arminiaco, 
Rutenorum  Episcopo,  alterum  ab  eximie  docto  viro  Ioanne  Croto,  exhibitos,  contulimus  :  lnsque  adjuti 
tôt  mendas  sustulimus,  ut  facilius  sit  lectori  ex  unius  cujusvis  paginas  collatione  de  ea  re  existimationem 
facere,   quam   mihi  munia   loca   restituta  annumerare  ,  «  Basilea;,  calendis  januariis,  i5.iq 


18  UNE     LETTRE     FAMEUSE 

Si  nous  avions  eu  L'idée  les  uns  et  les  autres  de  suivre  jusqu'au  bout  la  piste  du  Fla- 
vius Josèphe,  nous  aurions  eu  la  preuve  décisive,  irréfutable,  presque  matérielle,  que 
Rabelais  s'adresse  à  Érasme,  et  non  à  Salignac,  dans  la  fameuse  lettre  de  novembre  r532. 

Cette  preuve  nous  attend. patiemment  depuis  i5?4,  imprimée  en  caractères  magni- 
fiques par  Froben.  Nous  h'avons  délaissée  pour  des  dissertations  qui  auraient  été  avanta- 
geusement remplacées  par  le  jeu  de  bouchon  ou  la  pèche  à  la  ligne,  et  de  plus  nous  avons 
eu  la  tristesse  de  voir  que  l'on  pouvait  être  trompé  par  un  théologien. 


IMPRIMERIE    DE     L'ART 

K.     MOREAU     &     C>e 

41.    rue   Je    la   Victoire 


C£ 


La  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 

*                 The  Library 

University  of  Ottawa 
I                          Date  due 

2 
MAP 

S  DEC  13  1998 
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13  DfcC.  1991 

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31  M}. m 

MR.  1398 
20  W  m 

3  900J    oTOf'lfg8'! 


CE     PQ        1695 

.H4     1902 

COO        HEULHARD*     AR     UNE    LETTRE 

ACC*     1387860